TITRE : INFECTIONS HEMATOGENES D’ORIGINE DENTAIRE
(Plus d’informations
dans la Revue de Stomatologie et de Chirurgie maxillo-faciale, dans laquelle
l’article est publié : Rev Stomatol Chir maxillofac, 2002, 103,1: 26-29.)
RESUME :
A la lumière d’un cas clinique rare, l’étiologie et le
traitement des infections hématogènes d’origine dentaire sont discutés de
manière exhaustive.
Le potentiel infectieux à distance
des nombreux germes présents dans la cavité buccale est suspecté depuis
longtemps et le mécanisme de cette dissémination est maintenant expliqué.
Différents facteurs tels
l’existence d’une périodontite apicale, le nombre d’extractions dentaires ou le
temps opératoire, vont influencer le risque de bactériémie.
En plus de la
« classique » endocardite infectieuse, existe un risque d’abcès
cérébral, de méningite, d’abcès pulmonaire ou hépatique,… et même, selon
certains auteurs, de maladie thrombotique coronaire.
Nous soulignons l’importance de
connaître ces complications rares, suite à une « banale » infection
dentaire et la meilleure attitude à adopter pour les prévenir.
MOTS-CLE :
infection focale
abcès cérébral
infection dentaire
ABSTRACT :
Systemic
diseases caused by oral microorganisms are suspected for a long time and the
possible mecanism of spreading is well known.
Different
factors as the presence of a periodontal disease, the number of dental
extractions or the during of the surgical time will influence the risk of
bacteriemia.
Infectious
endocarditis is « classic », but there is some other potential
problems as brain abscess, meningitis, pulmonary or hepatic abscess,… and even,
for some authors, a risk of thrombotic heart disease.
It
is important to keep in mind that some of focal infections are possible
complications of dental (or buccal) infection. The prevention treatment must be
known.
KEY-WORDS :
focal
infection, dental
brain
abscess
INTRODUCTION :
La prévention antibiotique
nécessaire pour les patients à risque d’endocardite infectieuse est reconnue
par tous et largement appliquée bien que le schéma d’antibioprophylaxie soit
souvent sujet à controverse.
A la lumière d’un cas clinique
rare, nous attirons l’attention sur l’existence de foyers infectieux touchant
divers organes, à partir d’un foyer primaire dentaire.
Si il faut bien reconnaître que
ces complications sont rares, leur morbidité voire mortalité potentielle est
bien réelle et ne doit pas être sous-estimée.
Nous rappelons l’incidence de ces
complications en fonction des organes les plus touchés et nous proposons
l’attitude qui nous semble la meilleure pour les prévenir.
CAS CLINIQUE :
Le petit L.D., âgé de 11 ans, est
hospitalisé pour exploration de signes méningés. Une première ponction lombaire plaide en faveur d’une méningite virale. Une ponction lombaire de
contrôle, quelques jours plus tard, ramène cette fois un liquide « eau de
riz » ayant les caractéristiques d’une méningite bactérienne. Un scanner
cérébral montre un volumineux abcès
temporal gauche de 5 cm de diamètre (figure 1).

L’examen neurologique était normal,
à l’exception d’une discrète asymétrie faciale au dépend de la droite et un
très léger plan inférieur du coté droit à l’épreuve du serment. Le jeune
patient présentait également une hypertension artérielle modérée et une
bradycardie relative.
Une trépano-ponction permet de
ramener 40 cm3 de pus contenant de nombreux streptocoques
bêta-hémolytiques sensibles à la pénicilline (Streptococcus intermedius).
Tous les signes cliniques ont
régressé sous fortes doses de pénicilline.
La recherche de l’origine de
l’infection n’a mis en évidence qu’un foyer buccal où l’on retrouvait de
nombreuses caries profondes, de la gingivite et des signes d’alvéolites.
Malgré des extractions et soins
dentaires rapidement programmés sous anesthésie générale, le scanner de contrôle,
après 3 semaines, ne montra pas d’amélioration. Le diamètre de l’abcès avait
même augmenté. Une intervention neurochirurgicale d’exérèse complète de cet
abcès, coque comprise, a permis de guérir définitivement cet enfant, sans
aucune séquelle neurologique.
L’examen anatomo-pathologique était compatible avec une infection à
streptocoque ou staphylocoque ; en coloration usuelle, aucun germe n’a été
décelé.
En 1891, Miller souligne le
premier que la cavité buccale peut être la source d’infection focale.
Historiquement, la notion
d’infection focale d’origine buccale apparaît avec Miller en 1891, et Billings
en 1912, qui tente de démontrer un lien entre des cas d’arthrite chronique et une infection orale [1].
La théorie de Van Velzen [1,2],
reprise par d’autres auteurs par la suite,
suggère trois mécanismes possibles responsables des foyers à
distance :
La forme clinique la plus rencontrée
est sans conteste l’endocardite infectieuse. On estime, aux USA, que
l’incidence est comprise entre 0,16 et 5,4 cas d’endocardite infectieuse pour
1000 admissions hospitalières (selon les études et l’hôpital considérés[3]).
Si cette pathologie touchait
précédemment la population jeune, elle semble maintenant se rencontrer plus
fréquemment chez les individus d’âge moyen ; et 1/3 des cas ne
présenterait pas de facteurs prédisposants.
Dans 1,3 % des cas, un traitement
dentaire dans le mois précédent a été réalisé et le lien de cause à effet a été
démontré ou hautement suspecté.
En plus d’une prédisposition, le
risque de foyer secondaire, pour l’endocardite infectieuse comme pour les autres localisations, est lié
à l’importance de la bactériémie [2,4].
Un simple brossage peut déjà
provoquer une bactériémie significative.
Pour les extractions, ce risque
est nettement plus important si l’indication d’extraire est inflammatoire (78.1%) et principalement en cas de
périodontite apicale (76.2%). Le nombre d’extractions et la durée de
l’intervention influencent aussi le risque de bactériémie, qui atteint 100%
pour plus de 15 extractions réalisées dans le même temps opératoire, ou pour
une intervention dépassant 100 minutes, quel que soit le nombre de dents extraites
[5].
Ce risque augmente également avec
l’âge et l’affaiblissement progressif de l’immunité [5], mais ne varie
pas significativement en fonction du sexe. La perte de plus de 50 ml de sang
serait également un facteur de bactériémie.
En ce qui concerne plus
précisément l’abcès cérébral d’origine hématogène, différentes études montrent
une fréquence accrue dans les territoires frontaux, pariétaux ou
fronto-pariétaux, souvent associée à une résistance accrue aux
antibiotiques [6].
L’incidence générale des abcès
cérébraux est d’environ 1 / 100 000,
augmentée en présence d’une malformation cardiaque cyanogène [7]; Brewer a répertorié, sur 60 cas étudiés,
quatre dont l’origine est dentaire, soit 6,6 % [2].
Une méningite accompagne parfois
l’abcès cérébral et peut être le premier signe clinique décelé. Dans 0,3 à 2,4
% des cas, Streptococcus viridans est le germe incriminé [8], principal germe
oral responsable de bactériémie [9].
Signalons également, même s’il ne
s’agit pas spécifiquement d’une infection focale, que depuis quelques années,
des études démontrent un lien entre l’existence de foyers oraux (principalement périodontaux) et un risque accru
de maladie thrombotique coronaire [6,7,10]. Le mécanisme semble être une
élévation du taux plasmatique de fibrinogène et du nombre de globules blancs,
sous l’action de toxines ou autres facteurs bactériens.
Indépendamment du risque
d’endocardite infectieuse, le taux de prostaglandines ainsi que l’agrégation
plaquettaire seraient augmentés.
Le tableau I reprend, de façon non
exhaustive, des formes cliniques d’infection à distance due à un foyer dentaire.
|
Prouver le
lien de cause à effet entre le foyer oral et le foyer secondaire, et prévenir
efficacement ces infections rares mais
parfois fatales est très difficile.
En ce qui
concerne le type de germes [11,12] (Tableau II), rappelons d’abord la variété de la flore buccale puisque l’on
retrouve environs 150 germes différents dans les périodontites apicales et 350
dans les poches parodontales [2], représentant
10 7 à 10 8 germes principalement anaérobies[6,7,13,14].
Endocardites infectieuses : Abcès cérébral :
- Streptocoque viridans
Coques Gram + :
- Staphylocoque doré Streptocoque mutans, S.
milleri,
- Staphylocoque coagulase
négatif S. intermedius,
Staphylocoque doré
- Autres streptocoques
Staphylocoque epidermidis
- Bacilles Gram négatif Bacilles Gram
+ :
- Coxiella Burnetti
Actinomyces meyeri, A. odontolyticus
- Champignons
A. Israelii
Bacilles
Gram - :
Tableau II
Les germes
de loin les plus fréquents isolés dans les bactériémies post-extractions sont
d’ailleurs anaérobies.
Le Streptococcus viridans reste le
germe le plus présent dans la cavité buccale [9], responsable auparavant de 90 % des endocardites
infectieuses. Actuellement, son implication dans les infections hématogènes se
réduit à 35-50% des cas, l’identification des germes s’étant affinée et les infections nosocomiales en constante
augmentation étant plus fréquemment mises en cause. Les autres germes
responsables sont le Staphylocoque doré, d’autres streptocoques ou des bacilles
gram négatif.
Dans les
abcès cérébraux d’origine dentaire, les germes
retrouvés peuvent être plus rares que
les classiques streptocoques et staphylocoques [2,5,15,16]. Dans
quelques cas, Escherichia coli a été incriminé.
L’attitude thérapeutique sera
adaptée cas par cas, en fonction de l’antibiogramme et du tissu infecté [3]. Le
thiamphénicol peut être retenu pour son excellente pénétration dans le tissu cérébral.
En cas de suspicion d’infection
secondaire à distance par voie hématogène, un examen stomatologique approfondi est indispensable, pour éviter
tout retard dans l’instauration du traitement.
Pour la prévention, il est
difficile de proposer un schéma efficace
et d’emploi facile pour toutes les infections possibles par autant de
germes différents, excepté pour l’endocardite infectieuse : la tendance
actuelle est d’administrer une seule dose préopératoire [3,19].
L’amoxicilline reste
l’antibiotique de choix, à raison de 2 grammes per os, 1 heure avant
l’intervention. En cas d’allergie à la pénicilline chez un patient non
hospitalisé, la clindamycine (600mg
P.O.) ou la pristinamycine (1 g P.O.) sont préconisées ; pour les interventions sous anesthésie
générale, la vancomycine (1 g I.V. en 60 minutes) ou la teicoplanine (400 mg
I.V.D.) sera injectée dans l’heure précédant l’intervention.
CONCLUSION :
L’origine dentaire de foyers
infectieux secondaires reste controversée.
La morbidité et la mortalité
potentielle des infections hématogènes d’origine dentaire est bien réelle.
Malgré la controverse, une mise au point stomatologique est toujours indiquée.
La prophylaxie n’est pas
envisageable dans tous les cas. Il est primordial de sensibiliser surtout les patients à risque infectieux accru, au
maintien d’une bonne hygiène bucco-dentaire et à l’asepsie.
Dr Y. GILON
LEGENDES
Figure 1 : CT Scan préopératoire révélant la présence du
volumineux abcès temporal gauche (grand diamètre 5cm).
Tableau I : formes cliniques, par incidence décroissante,
d’infection à distance due à un foyer
dentaire.
Tableau II : germes incriminés dans les infections hématogènes
les plus fréquentes d’origine dentaire.
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